MICHEL MARSAULT 7Accepter sa finitude physique et considérer qu'il y a un moment ou il n'y a plus rien à envisager ni changer.
Accepter son ignorance de l'après et que les constructions de l'esprit n'étaient qu'un masque ; autant d 'élucubrations pour occuper l'esprit et faire silence, le silence dans lequel on peut enfin entendre l'écho de la réalité.
Accepter la vanité de ses prétentions à vouloir influencer quoi que ce soit, grain de sable dans un torrent.
Accepter le bien, le mal, que l'on a fait et reçu, les relativiser sans gloire ni honte, avec détachement ; et vivre l'instant présent parce qu'on ne sait pas si il y aura un demain ni même un tout à l'heure.
Les choses sont comme elles sont maintenant. Accepter que les rêves ne sont que des rêves et y renoncer parce que même avec de la volonté on ne pourra plus rien réaliser.
Quand se profile la fin à l'horizon du destin, la révolte comme l'espoir ne sont plus de mise. On est là où on est ; et si on a été assez ganache pour s’enfermer dans la pauvreté, voire la misère, dans un endroit dont on n'aurait pas voulu, s'y résigner.
L'heure est au silence et au vide intérieur ; à l'écoute de l’imperceptible, loin des boniments ampoulés des baratineurs et des menteurs ; qu'ils soient prêtres ou docteurs, sorciers ou guérisseurs, qui tous vous mentent pour se rassurer eux mêmes de ce qu'ils ne sont pas encore prêts à regarder en face.
Ce n'est pas moi qui suis à plaindre, sauf peut-être comme trop d'autres souffrir trop longtemps physiquement ; c'est vous, de faire un monde avec des cendres et de vous bercer d'illusions sources de chagrins qui vous blessent.
Je mourrais d'autant plus vite que l'on m'aura peu aidé à contrer l’adversité, commune à tant de laissés pour compte dans ce monde de compétition insensée où on sème la mort en prétendant sauver la vie ; prolongeant des souffrances inutiles par peur du néant dont on tisse la toile du rideau qui nous sépare de la réalité.
Je dois m'y préparer et l'accepter.
Bien sûr, la carcasse pourrait, entretenue avec des moyens que je n'ai pas, résister quelques temps. C'est douteux mais j'en ai tellement fait d'autres qui allaient à contre courant de toute raison et même rationalité que ça pourrait, contre toute vraisemblance. Ce n'était pas gagné quand on est mort-né de ressusciter et atteindre en dépit d'accidents et maladies mortelles d'atteindre la rive des 60 balais.
Mais il ne faut pas s'illusionner, quand on est au stade où j'en suis, ça fini toujours de la même façon. Et quand on est pauvre, c'est encore pire ! Entre les griffes de toubibs qui vous mentent et vous noient sous un tas de produits et rayons mortels, vous charcutant inutilement, et vous regardant, quand vous êtes une épave de la vie à leurs yeux, avec condescendance voire mépris. Et y'a pas intérêt à dire quelque chose qui les contrarie ! Immédiatement, si les pompes on ne cire pas, on est insulté et c'est le patient le coupable ! Y'a pas intérêt à vouloir passer par ailleurs qu'où ils en veulent ni vouloir disposer de sa propre vie non plus que les contrarier. Y'a même pas intérêt à soupirer ! Et y'a pas que les toubibs, les infirmiers aussi ! Le bon patient est celui qui cire les pompes et remercie des souffrances qu'on lui inflige.
Je me souviens de cet imbécile d'infirmier, il était dix ans plus jeune que moi, qui m'a engueulé comme un malpropre parce que j'avais dit que dix ans c'était énorme et qu'il y avait le temps de s'en passer des choses en dix ans. Pour lui s'était rien du tout ! Il se considérait comme mon égal ce con. Non, nous n'étions pas égaux devant la vie. Moi j'étais déjà au début de mes déboires de santé et je savais que ça n'allait pas s'arranger. Dix ans à peu près se sont écoulés depuis. Je me demande où il en est ce crétin. S'il est toujours aussi vaillant, s'il ne sent pas le poids des ans écoulés. Dix ans de plus c'est dix ans de moins à vivre. On peut mourir 3650 fois au minimum en dix ans.On peut tomber malade 3650 fois. Tout perdre 3650 fois.
J'ai toujours vécu l'instant présent, laissant à demain le soin de ses surprises, sauf quand je pressentais l’événement, où, là, j'ai appris qu'il ne servait de rien de vouloir le fuir. Même en changeant de chemin, si le décret du destin est inéluctable, on se retrouve au même point !
Maintenant je dois accepter l'inéluctable : je vais rendre les gaules ici, dans cette turne pourrie ou sur un trottoir si on est expulsé faute de pouvoir payer. Peu importe l'échéance. Enfin, en réalité, on me ramassera pour me coller dans un mouroir où on va me torturer. Et on m'abreuvera de stupidités en me jetant à la face que je l'ai fait exprès. Comme d'hab'

EOLIENNE 3

Je dois me préparer et accepter, ou me résigner. Ce qui revient au même. Regarder mon néant dans les yeux. Ne me faites pas la comédie de déplorer où de me dire le contraire : les faits sont les faits et je ne crois qu'aux faits. Seule une petite poignée m'a aidé avec de faibles moyens à poursuivre la route depuis que je suis tombé. Je n'ai pas les moyens d'échapper à l'inéluctable. Je n'ai pas la force non plus, ni même vraiment envie. Pour en avoir envie, il faudrait que je vive autrement que d'expédients. Mais même, il est trop tard pour faire des projets. Sauf à guérir. Mais c'est impossible de toute façon. Je suis incurable. Bâtir des châteaux en Espagne serait m'illusionner et me paniquer au moment où il me faudra aborder les dernières heures.
Pour une véritable naturopathie efficace il faudrait beaucoup de moyens. Je ne les ai pas. Ce n'est pas les quelques dizaines de balles qu'on m'a charitablement donné ces derniers mois qui vont changer la donne. Ce serait de toute façon reculer pour mieux sauter.
J'ai vécu handicapé près de 60 piges sans que ce soit reconnu. « feignant hypocondriaque ». Je souffrais. J'ai appris à le supporter. A faire avec. A jongler et me brutaliser. Alors maintenant il ne me reste qu'à accepter. Parce que maintenant, ce n'est pas seulement un handicap séquelle de violences, accidents, maladies et brutalité que j'ai... C'est un sale putain de crabe et on n'en revient pas. J'ai vu personne y survivre. N'importe, crever dans la richesse ou la pauvreté c'est toujours crever. Au carré des indigents ou ailleurs ça change quoi ?
Je dois accepter, me résigner, et me préparer... Seul, parce que personne ne veut l'accepter avec moi.
Le seul chagrin que j'en ai, c'est ma veuve. A elle on a fait, vous avez fait, plus de mal encore qu'à moi. J'apréhende ce moment où elle sera seule face à l'adversité et face à vous tous, les chiens méchants qui vous entretuez pour quelques rebuts des splendeurs passées d'une civilisation effondrée dans le caniveau, ce dont vous tirez orgueil. C'est mon seul regret, mon seul chagrin. Et puis aussi d'avoir choyé un serpent méchant, qui lui aussi a fait souffrir ma chérie, et continuera..

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